Le langage LGBT
« Let me talk to my other family, ‘cause I know y’all is in the room: The L-G-B-T ABCDEFG PTSD community. ‘Cause all this motherfuckin’ alphabet is blowing me out. […] I can’t keep up with all this terminology. » – Flame Monroe – Tiffany Haddish Presents: They Ready (saison 1). [1]
Si l’on ne connaît pas l’humoriste qui est derrière cette citation, on pourrait facilement croire qu’il s’agit d’une phrase prononcée par un homme, blanc, cisgenre, cinquantenaire de la classe moyenne … Cisgenre ? LGBT ? Mais d’où vient cette « terminologie », qu’est-ce que cela veut dire ? Pour clarifier, l’acronyme LGBT reprend les termes de « Lesbienne, Gay, Bisexuel et Transgenre ». Souvent, ce sigle est accompagné d’un petit « + » derrière pour regrouper toutes les autres identités. Sans ce « + », le sigle pourrait s’apparenter à quelque chose comme « LGBTQIAAP … » (Queer, Intersexe, Asexuel, Agenre, Pansexuel …) Quelques définitions peuvent être utiles pour introduire le sujet. Ainsi, le « mouvement LGBT » regroupe toutes les personnes dont la sexualité et l’identité de genre ne sont pas exclusivement hétérosexuelles ou cisgenre. Pour prendre la définition du Robert, « cisgenre » est un adjectif ou un nom « Qui concerne une personne dont l’identité de genre correspond au sexe qui lui a été assigné à la naissance ».
Le sketch de Flame Monroe, humoriste transgenre et noire n’est donc pas loin de la réalité, et révèle quelque chose d’intéressant. Beaucoup de personnes semblent perdues lorsque ces mots arrivent dans la conversation. En effet, lors de discussions avec des personnes plus âgées et moins intéressées par ce sujet, on peut parfois entendre : « Non-binaire ? Oui, nous avant on disait bisexuel ». Ici, on retrouve la confusion souvent faite entre sexualité et genre. Cette confusion dans les termes n’est cependant pas seulement l’apanage des personnes peu ou pas concernées par le « mouvement » LGBT. Si quelqu’un dit que telle personne est vraiment « femme », « butch », que cette fille est ultra « fruity » ou si ce quelqu’un envoie à cette personne : « mais il est pas 💅 ? », certaines personnes queers (terme parapluie pour désigner des personnes LGBT) seront peut-être tout aussi confuses. Vous aurez pu le comprendre, tout un vocabulaire semble être associé à la communauté LGBT. Tiens, « communauté ». Quand on cherche une définition du sigle « LGBT », on tombe le plus souvent sur « mouvement LGBT », pourtant, par calque sur l’anglais ou par réelle reconnaissance, on entend aussi souvent parler de « communauté LGBT ». Cela a du sens puisque la première définition de ce terme est « Groupe social dont les membres vivent ensemble, ou ont des biens, des intérêts communs. ». Ainsi, peut-on considérer que cette communauté à une culture bien à elle, via les Drag Shows, le Ball room, le Vogue … Comme nous avons pu le voir, le mouvement LGBT et les personnes queers semblent être à la source d’un vocabulaire très riche et varié, pourrait-on donc parler d’un langage LGBT ?
En outre, dans quelle mesure peut-on dire que la communauté LGBT+ existe au travers d’un langage qui lui est spécifique ?
Pour comprendre un peu ce que l’on pourrait entendre par langage LGBT +,il est intéressant de distinguer plusieurs types de vocabulaires. Tout d’abord un vocabulaire d’« identités » qui pourrait renvoyer plus à comment quelqu’un s’identifie, les termes de « lesbienne », de « bisexuel », « transgenre » et même « queer » désignent des réalités identitaires et communautaires au sein de la communauté. Ces termes semblent parfois être des néologismes très récents voire ridicules pour certains. Comme si certaines personnes s’étaient réveillées un jour en se disant : « je vais inventer un nouveau terme pour me définir et attirer l’attention sur moi. » Or, la plupart des termes qui composent le sigle LGBT reflètent la réalité de milliers de personnes dont l’identité a été cachée pendant des années. Ainsi la création du sigle LGBT est apparu dans les années 1970s aux Etats-Unis, lors des mouvements de la lutte pour les droits civils et des premiers mouvements de prides entraînés par Marsha P. Johnson et d’autres activistes après s’être insurgés contre les nombreuses descentes de police dans un bar principalement gay : le Stonewall Inn. Certains termes utilisés par la communauté LGBT+ pour se définir remontent à plusieurs siècles. Par exemple, le terme de « lesbienne » a été employé dès XVIIè siècle mais son emploi moderne est apparu à la fin du XVIIIè siècle dans des essais théoriques sur la psychologie et la sexualité. Cet attribut tire son nom de l’île grecque de Lesbos sur laquelle vivait la poétesse Sappho qui a écrit des poèmes tels que A une aimée, L’Absente ou encore Ode à Aphrodite dans lequelle cette dernière implore la déesse de l’amour et de la luxure de faire venir à elle les amours d’une femme qui les lui refuse. En fait, le XIXè siècle a été décisif dans l’invention de termes pour désigner la communauté LGBT. Ainsi, nous devons les termes « hétérosexuel », « homosexuel » et « bisexuel » au journaliste autrichien Karoly Maria Kertbeny dont les termes sont par la suite entrés dans le vocabulaire universitaire par le biais de la médecine. Beaucoup de termes identitaires sont donc empreints d’une violence représentative de leur histoire et de l’histoire de la communauté LGBT. Car avant d’être un sujet aussi évoqué, l’homosexualité, la bisexualité, ou la transidentité étaient des sujets extrêmement tabous et renvoyaient principalement à la sexualité. Ainsi, le terme « transgenre » a remplacé l’ancien terme péjoratif de « transsexuel » car ce dernier ne renvoyait qu’à la transformation physique d’une personne ne réduisant alors le genre qu’à l’apparence physique et non pas à l’identité d’une personne. Les termes d’hétérosexuels, de bisexuels et d’homosexuels ont aussi leurs pendants « -romantiques » pour distinguer l’identité sexuelle et l’identité romantique. Ainsi, l’élaboration d’autant de nouveaux termes permet une évolution des modes de pensées et permet une ouverture au sein de la communauté et des identités qui ne sont plus simplement réduites à un simple aspect sexuel souvent considéré comme débauché et amoral. Avec cette évolution de vocabulaire et cette ouverture sur les sujets d’identités de genres et d’identité sexuelle mais aussi grâce à l’explosion d’internet, il est aujourd’hui plus facile de communiquer entre personnes qui partagent cette même identité.
Quelle est cette communauté et ce parler qu’on évoque ?
En 1970, alors que les sociologues Julia Penelope et Susan J. Wolfe estimaient que « tout débat comprenant l’usage de locutions comme « communauté gay », « argot gay », ou « parlé – gay » est voué à la sortie de route, car deux de leurs présupposés sont faux : tout d’abord qu’il y aurait une communauté homogène composé de lesbiennes et d’hommes gays qui partageraient une culture ou un système de bien commun, de perceptions et d’expériences communes ; deuxièmement, que cette communauté gay partage un langage commun » [2], il semble qu’avec l’explosion d’internet et l’activisme LGBT, le terme de « communauté LGBT » est aujourd’hui assez accepté. Par ailleurs, cette même communauté foisonne d’un parler bien à elle rempli d’images et de références culturelles communes. Ainsi, on peut facilement recenser des expressions de langage, parfois déjà présentes dans les études de Penelope et Wolfe, et utilisés et comprises par une grande partie des personnes LGBT+.
Des expressions d’exclamations comme « slay », « periodt », « yas », « serve », « chile » ou encore « purrrrr » peuvent souvent être entendus dans des milieux LGBT+. Des appellations comme « bish », « fag », queen » sont souvent utilisées pour s’appeler les uns les autres. Pour dire que quelqu’un est gay ou fait partie de la communauté, on pourra dire qu’elle est « girlypop », on dira qu’il nous semble « fruity », qu’iel a des allures « saphiques », qu’il est de la jaquette, ou de simples gestes suffiront (le poignet cassé par exemple). Dans les milieux anglophones on peut relever l’expression « one of Dorothy’s friends » (littéralement, “un des amis de Dorothée”) utilisé après la Seconde Guerre mondiale pour désigner un homme homosexuel sans que cela ne soit compréhensible par d’autres, alors que les « pratiques homosexuelles » étaient encore considérées comme un crime. Cette expression, aujourd’hui désuète, aurait deux origines possibles. D’un côté, elle pourrait venir du fait que Judy Garland, l’actrice du personnage principal, était considérée comme une icône gay mais aussi des nombreux sous-entendus et interprétations qui ont été fait des livres comme une phrase prononcée par Dorothée dans un des livres : « The queerness doesn’t matter, so long as they’re friends. » [3]Le Magicien d’Oz est une référence dans la communauté LGBT+ puisqu’une légende commune veut que le drapeau arc-en-ciel, créé par Gilbert Baker, a été inspiré de la chanson Over the Rainbow, cette version a été démentie, mais reste très présente dans la communauté LGBT. Ainsi, on peut voir que les expressions utilisées s’inspirent de références communes et très partagées. Aujourd’hui on pourra dire d’un couple de lesbiennes qu’elles sont « U-Haul » en référence aux camions de déménagement américains et qui fait allusion au fait que souvent, les couples de femmes se mettent plus vite en ménage que la moyenne. D’autres adjectifs comme « dyke », « stem », « stud», « femme », « bear » etc. peuvent être vus comme des sous catégories et permettent une identification plus forte au sein des communautés. Par ailleurs, il existe aussi des noms communs qui proviennent entièrement de la communauté comme le terme de « kiki » ou encore le terme de « beard ». Ainsi un « kiki » est une fête ou une soirée et une « beard » (littéralement « barbe ») est souvent une femme ou une fille qui va servir de compagne fictive à un homme gay pour cacher son homosexualité. Nous ne pouvons pas forcément analyser tout le vocable de la communauté LGBT +, toutefois, nous pouvons constater que cette dernière crée une profusion de termes renvoyant à des réalités communes, des expériences communes et une culture qui tend à s’universaliser.
D’où viendrait l’importance de créer un tel vocabulaire ?
Le vocabulaire utilisé par la communauté est à la fois une terminologie qui permet à toutes les identifications d’exister et de trouver une place dans une communauté qui, normalement, ne les renvoient pas simplement à des stéréotypes ou à une vision simplement sexuelle de leur personne. Souvent, lors de discussions, on peut entendre « mais à quoi ça sert tous ces mots, toutes ces étiquettes, finalement, n’est-ce pas ça qui vous met à l’écart de la société ? » Cette question reste légitime. En effet, plus on crée de mots pour définir, plus il semble qu’on divise et qu’on se sépare les uns des autres. Seulement, cette question inverse aussi les rapports de forces qui existent ou ont pu exister et qui ont poussé une partie de la population à avoir un besoin de se définir par rapport à un autre groupe dominant. Si aujourd’hui, les questions de genres et de sexualités se démocratisent peu à peu, ce n’était pas le cas il y cinquante ans. En France par exemple, l’homosexualité a été retirée du registre des maladies mentales seulement dans les années 1990s. Ainsi, créer un vocabulaire pour se définir c’est aussi créer un espace sain et ouvert pour tous. On pourrait presque dire que la façon de parler, les termes utilisés créent une communauté. Si l’on parlait autrefois de bisexualité, on observe récemment l’émergence du terme « pansexuel » qui désigne quelqu’un attiré par une personne avant d’être attiré par un genre en particulier. Ainsi, plus les théories autour du genre et de la sexualité se précisent, plus la terminologie évolue pour permettre une évolution dans les identités d’attirance sexuelle et/ou romantique. En fait, la terminologie évolue en même temps que les mœurs évoluent. En 2017, une étude du groupe GLAAD[4] montrait que plus on avançait dans les générations, plus les personnes s’identifiaient comme étant LGBT+ et plus ces identités s’éloignaient du carcan de la binarité.


« I teach Gen Z and, they are interesting because they’ll respect your pronouns but not you as a person.«
Liz Blanc [5]
Cette étude analyse plus globalement l’acceptation des personnes LGBT+ en 2017. Aujourd’hui cette analyse est toujours perspicace puis qu’on estime que la génération Z (personnes nées entre 1998 et 2005 environ) sont plus enclines à se positionner hors de la binarité de genre et en 2016, plus de la moitié des personnes de ce groupe interrogées par le J. Walter Thompson Innovation Group estimaient connaître quelqu’un dont les pronoms étaient neutres.
Pourquoi une nouvelle terminologie et que signifie la réappropriation ?
Grâce à cette nouvelle terminologie, il est plus facile d’accepter des réalités différentes des nôtres. Cela permet de rendre visible un groupe, de le défendre et de lui offrir un espace de parole. Ainsi, la création d’une nouvelle terminologie permet de ne plus se sentir à l’écart et de faire évoluer les perspectives. Elle permet aussi de se réapproprier des termes injurieux afin d’en faire une fierté. L’exemple le plus parlant en français est le terme de PD ou pédé. En effet, ce terme a pour origine les « pédérastes », ces hommes de la Grèce antique qui avaient pour mission d’enseigner aux érastes, jeunes hommes de bonnes familles, toutes les pratiques de la vie pour devenir un homme. Ainsi, lorsque ces érastes devenaient des éphèbes, lorsqu’ils atteignaient la puberté, les relations entre pédérastes et érastes devaient totalement s’arrêter parce que les relations entre deux hommes étaient considérées comme illicites. La Grèce antique qu’on veut nous vendre comme plus ouverte que la nôtre fonctionnait simplement sur un système extrêmement différent. Les relations homosexuelles étaient autorisées en dessous de la majorité car les jeunes hommes n’étaient pas considérés comme des citoyens, tout comme les femmes et, de fait, les enfants. C’est cette hiérarchie qui permettait les relations entre hommes. Et lorsqu’une relation continuait au-delà de la majorité, cela était souvent très mal vu. C’est de là que vient l’association entre homosexualité et pédophilie qui reste encore présente aujourd’hui. L’ appropriation d’une insulte en revendication se voit encore mieux avec le mot « gay ». Encore une fois, c’est un terme qui ramène à la sexualité puisqu’il provient de l’adjectif français « gai » qui, dans les années 1920 évoquait les maisons de prostitutions, les filles de joie, les filles gaies … Dans la langue anglaise, le terme évoque dans un premier temps une liberté des mœurs et dans les milieux homosexuels, ils renvoient à certains aspects flamboyants et féminins qui existent dans le comportement de certains hommes homosexuels. En fait, ce mot à finit peu à peu par remplacer d’autres catégorisations plus spécifiques comme « queer », « fairies »[6] ou encore « trade ». Peu à peu certains termes sont réapparus dans la communauté mais dans un sens moins stigmatisant comme le terme de queer, de « queen », de « faggot », de « fruity » …
La réappropriation permet donc d’avoir du pouvoir sur soi-même, de ne plus laisser les autres nous définir mais de se définir soi-même. Par ailleurs, la création de nouveaux termes et la réappropriation d’un langage permettent aussi de créer un certain lien et donc un certain sens communautaire.
En effet, par exemple beaucoup de femmes qui ont fait leur coming-out en tant que lesbiennes, bisexuelles, ou plus généralement en tant que personne saphique ont eu la remarque de la part d’autres femmes hétérosexuelles : «D’accord, mais tu sais que je ne suis pas intéressée … Pas avec moi. » et bon nombre d’hommes qui ont fait leurs coming-outs ont reçu la remarque de la part de femmes hétérosexuelles : « J’aimerais trop avoir un meilleur ami gay ! » Ne caricaturons pas, mais ce sont des témoignages que l’on retrouve très souvent. En fait, se créer un langage à soi permet de se protéger des autres, de ceux qui peuvent s’attaquer à la communauté. Ainsi, bien que Penelope et Wolfe estime qu’il n’y a pas de « gay-slang », on peut avoir l’impression qu’on s’en rapproche, surtout qu’à une époque, certaines communautés LGBT ont dû faire preuve d’inventivité pour trouver un argot véhiculaire qui leur permettait de se comprendre sans se faire repérer. L’exemple le plus parlant est celui du Polari[7] dans le Londres des années 1930. Cet argot qui provient du XVIè siècle est aujourd’hui considéré comme mort. Dans les années 30, il se répand rapidement dans les milieux LGBT avec les drags show et est totalement incompréhensible pour les oreilles des non-instruits. Le Polari reprend le dessus sur des situations de violences par l’intronisation d’expressions teintées d’humour comme « Hilda Handcuffs » ou « Betty Bracelets ». Ainsi, encore une fois, le langage est une appropriation de la violence et une façon de se protéger de la violence qui existe à l’extérieur. Il semble, par ailleurs, que les termes qu’on entende aujourd’hui puissent être associés à un nouvel argot, peut-être pas aussi avancé que le Polari, mais qui est tout de même un mélange de réappropriation et de protection. Au-delà de ça, la communauté LGBT+ se réapproprie aussi un langage scientifique en définissant des phénomènes de société anciens par le prisme de leur vision du monde. Ainsi, le langage sert à témoigner des expériences différentes que l’on vit et qui dépassent le cadre imposé par la société. En même temps que la langue permet à la communauté de grandir, elle lui permet aussi de s’intégrer et d’être vue et reconnue par d’autres. La reconnaissance est donc très importante car elle permet à un groupe beaucoup plus large de prendre conscience de ses problèmes et de créer une société plus juste et égalitaire. Par exemple, ces dernières années on a vu des termes comme « Pinkwashing [8]», « Queerbaiting[9] », « Queercoding[10] » faire leur apparition dans le langage courant témoignant de la force et du poids des personnes LGBT dans la société et, ce faisant, les reconnaissant comme une communauté.
De fait, il semble bien que la communauté soit reconnue par son langage et les termes qu’elle produit. Toutefois, à l’inverse du Polari ou d’autres langues, il semble que le « langage gay » utilisé aujourd’hui ne consiste plus qu’en des mots et des exclamations que de vernaculaires. Peut-on alors vraiment parler d’un argot queer dans le cas de cette communauté ?
La réalité derrière ce langage emprunté.
Bien qu’on puisse ne pas d’accord avec Penelope et Wolfe lorsqu’elles estimaient qu’il n’y avait pas de culture commune qui pouvait faire que les personnes LGBT+ soient catégorisées comme faisant partie d’une communauté, on peut reconnaître qu’il ne s’agit pas d’un groupe homogène et que les éléments de langue présentés, bien que facilement compréhensible lorsque l’on connaît l’anglais, ne peuvent pas être utilisés dans toutes les langues. En français, nous ne dirons pas qu’il est l’un des amis de Dorothée, mais on pourra dire qu’il est de la jaquette, qu’il a le poignet cassé etc. La plupart du temps,lors de discussions avec des personnes LGBT+, l’anglais mélangé au français sera plus facilement utilisé pour faire passer un message caché. Il ne s’agit toutefois pas d’un langage ni d’un dialecte de quelque sorte. Les exclamations ( purrrr, slay …) sont utilisées car elles ne changent pas de sens que ce soit en anglais ou en français. Ainsi, il semble difficile de parler d’un langage LGBT. Par ailleurs, au-delà des argots comme le Polari, il n’y a pas vraiment de tel phénomène en France ni même dans d’autres pays anglophones. Car, la plupart du temps, ce que l’on appelle « gay slang » ou « queer slang » sont des codes de langage emprunté à l’anglais vernaculaire afro-américain (AAVE). En effet, des mots comme « chile », « slay », « yas » ou des expressions comme « serve », « she ate », « periodt » ou encore « purrrrr » qui sont de plus en plus utilisés de nos jours proviennent en réalité d’une autre langue ou dialecte : le AAVE (African American Vernacular English). Pour mieux comprendre la communauté LGBT+, il est important de comprendre d’où elle vient et quelles ont été ses influences. Car oui, il s’agit d’une communauté qui aujourd’hui a beaucoup de poids dans les médias mais qui tire beaucoup de ses racines et de ses références culturelles d’autres communautés. Ainsi, rendons à César ce qui appartient à César. Si le vocabulaire employé par la communauté LGBT vise à créer un espace sain, il faut alors reconnaître l’influence culturelle qu’a pu avoir la communauté afro-américaine dans ce domaine.
Qu’est ce que le AAVE ?
Le AAVE est un parler, un sociolecte qui se rapproche d’un dialecte principalement utilisé par les personnes afro-américaines. Ce dialecte qui a ses propres règles de grammaire (comme remplacer going to par finna par exemple) a souvent été perçu comme un parler inférieur à l’anglais « standard ». En effet il était perçu comme un « broken english », une langue cassée, la langue des ghettos, de la pauvreté, de l’ignorance. Or cette langue qui est un héritage en effet de l’esclavage et des conditions difficiles dans lesquelles une partie de la communauté afro-américaine a pu se développer, perd tout sens péjoratif lorsque qu’un homme ou une femme blanche faisant partie de la communauté LGBT+ l’utilise. Il est normal que des éléments de langage se partagent entre communautés mais ne pas reconnaître d’où viennent ces éléments de langage, c’est effacer une partie de l’histoire, et comme le rappelle la professeure adjoint au Spellman College, Nikki Lane , c’est une nouvelle façon d’invisibiliser la communauté Noire qui a tout autant contribué à la constitution de la communauté LGBT que d’autres communautés. Elle explique que « le fait de séparer les Afro-américains de leur façon de parler est tout simplement une nouvelle façon d’aimer ce qu’ils font mais de ne pas les aimer eux. »[11]
C’est l’incarnation parfaite de l’expression “they want our rhythm but not our blues”. Les personnes LGBTQ+ non noires profitent souvent de cette culture et de ces expressions pour s’amuser, pour avoir un parler à eux, mais ne souffre pas de la discrimination que peuvent subir les personnes noires qui le parlent tous les jours. Par ailleurs, lorsque ce parler est employé, il peut souvent tomber dans la caricature des personnes noires et particulièrement des femmes noires surtout par des hommes homosexuels blancs. Cela renforce les stéréotypes des femmes noires à forte personnalité, à fort caractères, qui parlent fort etc. Ainsi, si on ne reconnaît pas d’où vient ce langage et surtout si l’on n’analyse pas les biais racistes, inconscient ou non qui sont présents en nous, la langue peut vite devenir une mimique voire une parodie des personnes noires et non plus un espace sain.
En conclusion ?
Il est important de comprendre que la communauté LGBT+ est une grande mosaïque, elle reste toutefois à l’origine d’un grand nombre de phénomènes culturels et d’éléments de langage qui ne sont pas forcément repris d’autres groupes encore marginalisés. En réalité, il est important de reconnaître que la communauté LGBT+ a en effet permis l’élaboration de termes qu’elle a utilisé pour se construire et se définir, mais qu’il faut aussi reconnaître qu’elle n’a pas de langage particulier à elle et que cela ne veut pas forcément dire qu’elle n’est pas une communauté pour autant. Le langage LGBT+, s’il y en a un, est quelque chose de très personnel. Il passe par la façon dont on s’habille, l’expression de genre, la façon de parler, de marcher, les références culturelles communes comme le fait que les personnes homosexuelles marcheraient vites, des séries très appréciés de la communauté comme Ugly Betty, Glee et plein d’autres phénomènes jusqu’à Heartstopper aujourd’hui. Il y a aussi les icônes gaies comme Greta Garbo, et Monroe, Dietrich et DiMaggio Marlon Brando, Jimmy Dean, Grace Kelly, Harlow, Jean, Gene Kelly, Fred Astaire, Ginger Rogers, Rita Hayworth, Bette Davis[12], Angela Davis, Virginia Woolf, Sappho … En passant par des tubes comme I’m Coming Out de Diana Ross que l’on entend dans toutes les Pride, Vogue de Madonna, We fell in love in October de Girl in Red. Des personnalités marquantes comme David Bowie, Freddie Mercury ou encore Lady Gaga qui ont marqué à jamais la communauté LGBT+. Il y a aussi des mouvements culturels comme les Drags Shows popularisés récemment par RuPaul, par le Ballroom, le Vogue, les comédies musicales aussi. Mais surtout, pour retourner aux sources, des personnalités comme Marsha P. Johnson qui a été pionnière dans la lutte pour les droits des personnes LGBT+ en mettant les premiers pavés sur la voie de toutes les prides du monde. Ainsi, il n’y a pas un seul langage mais des langages multiples qui revêt toutes les facettes de la communauté et qui montre le mélange qu’est cette communauté. Toute une sous-culture queer existe et est, selon moi, la substance du langage LGBT+. Un langage qui ne s’arrête pas seulement à la parole mais qui se retrouve avec force dans la musique, dans les films, dans le maquillage et dans l’art en général, faisant sauter toutes les barrières et toutes les oppressions.
En outre, le langage créé au sein de la communauté LGBT+ est important pour permettre la création d’un espace de liberté et d’expression et pour nous permettre de sortir de notre seule réalité. Toutefois, aujourd’hui, il parait impossible de dire qu’il existe une langue « queer » / « LGBT » ni même un argot quand on voit que le vocabulaire et les formulations utilisées proviennent d’une langue déjà existante et qu’on voit que dire que cette langue nous appartient sert à encore plus invisibiliser une communauté au prix d’une autre, comme si une identité passait avant une autre. Comme dirait le personnage de Chris Colfer, Kurt Hummel, dans la série Glee en parlant à Sue Sylvester : « Mercedes is Black, I’m gay, we make culture [13]». Car lorsqu’on fait partie de la communauté LGBT+ on est aussi une personne noir.e, on est aussi femme, on est aussi porteur.se de handicap, on est aussi neurodivergent.te, on est aussi pauvre, on est aussi travailleur.se du sexe, on est aussi étudiant.te … Ainsi, si un langage LGBT semble nécessaire pour passer outre les barrières de notre propre perception et les carcans imposés par notre société, il en reste qu’une réponse universelle ne peut être donnée à la question « existe-t-il une langue LGBT+ ? ». Il y a des comportements, des aspects, le partage de références culturelles parfois. Mais pas une langue à proprement parler. Ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose puisque cela permet à la communauté d’être toujours en mouvance, de toujours se nourrir de nouvelles références et de se réinventer.
Bibliographie et sitographie
Calvet, Louis-Jean. La sociolinguistique. Presses Universitaires de France, 1993
Calvet, Louis-Jean. Il était une fois 7000 Langues. Presses Universitaires de France, 2011
Il était une fois 7000 langues
Sitographie :
Rapport de Glaad sur l’acceptation LGBT aux Etats-Unis en 2017 : https://www.glaad.org/files/aa/2017_GLAAD_Accelerating_Acceptance.pdf
De LGBT à LGBTQIA+ : l’histoire d’une prise de conscience inachevée : https://www.nationalgeographic.fr/histoire/culture-de-lgbt-a-lgbtqia-lhistoire-dune-prise-de-conscience-inachevee#:~:text=%C2%AB%20TRANSGENRE%20%C2%BB%20LUTTE%20ACHARN%C3%89E%20POUR%20UNE,adoption%20de%20l’acronyme%20LGB.
Article France Culture – Des années folles à la banalisation : la fabrique du mot gay : https://www.radiofrance.fr/franceculture/des-annees-folles-a-la-banalisation-la-fabrique-du-mot-gay-5577608
Kulick, Don. “Gay and Lesbian Language.” Annual Review of Anthropology 29 (2000): 243–85. http://www.jstor.org/stable/223422.
LGBTQ identity is shaped by language. So what words will describe “queer” in the future?: https://www.mic.com/articles/189433/what-will-queer-language-look-like-in-2030-we-tried-to-find-out
Article de USAToday: Much of our slang comes from the Black community. Not acknowledging that perpetuates racism.
Havey, Nicholas F. “‘I Can’t Be Racist, I’m Gay’: Exploring Queer White Men’s Views on Race and Racism.” Journal Committed to Social Change on Race and Ethnicity (JCSCORE) 7, no. 2 (2021): 137–72. https://www.jstor.org/stable/48645158.
Article Arte – Tracks : Polari, le langage gay anti-persécussion : https://www.arte.tv/fr/articles/tracks-polari
What is Polari? The secret queer language you don’t know you’re speaking: https://www.euronews.com/culture/2022/12/09/what-is-polari-the-secret-queer-language-you-dont-know-youre-speaking
Article de la BBC – Polari: The code language gay men used to survive https://www.bbc.com/culture/article/20180212-polari-the-code-language-gay-men-used-to-survive
A Brief History of Queer Language Before Queer Identity: https://lithub.com/a-brief-history-of-queer-language-before-queer-identity/
Benitez, Kuri, « A Content Analysis of Queer Slang on Tik Tok » (2022). Student Research Submissions. https://scholar.umw.edu/student_research/476
Laurence Arlaud, « Teresa de Lauretis, Théorie queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 23 novembre 2007, consulté le 15 janvier 2023. URL : http://journals.openedition.org/lectures/480 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.480
Motschenbacher, Heiko, and Martin Stegu. “Introduction: Queer Linguistic Approaches to Discourse.” Discourse & Society 24, no. 5 (2013): 519–35. http://www.jstor.org/stable/24441610.
[1] « Je vais vous parler de mon autre famille, car je sais que vous êtes là. La communauté LG…BT…ABCDEFG SSPT. Tous ces alphabets c’est trop. […] Je m’en sors pas avec toute cette terminologie. »
[2] “[a]ny discussion involving the use of such phrases as “gay community”, “gay slang” or “gayspeak” is bound to misleading, because two of its implications are false : first, that there is a homogenous community composed of Lesbians and gay males, that shares a common culture or system of values goals, perceptions and experience; and second, that this gay community shares a common language” Gay and Lesbian Language – D. Kulick.
[3] « La bizarrerie n’a aucune importance, tant que ce sont des amis »
[4] Le magazine GLAAD est une référence dans le monde LGBT+, il a été formé par quatorze journalistes en réponses aux articles injurieux du New York Post concernant le VIH et les personnes porteuses du VIH
[5] « J’enseigne à des Gen Z et ils sont très intéressants parce qu’ils respectent toujours tes pronoms mais pas forcément ta personne. »
[6] En français, « tante » ou « folles »
[7] Ce à quoi pouvait ressembler une conversation en Polari, la traduction en anglais Standard se trouve dans les commentaires. https://www.youtube.com/watch?v=Y8yEH8TZUsk&ab_channel=BrianandKarl
[8] « Procédé mercatique utilisé par un État, organisation, parti politique ou entreprise dans le but de se donner une image progressiste et engagée pour les droits LGBT. Par exemple, lorsque des entreprises comme Disney ou Mercedes-Benz vont changer leurs logos lors du mois de juin (le mois de représentation des fiertés) ou que Panzani va faire un packaging spécial avec deux femmes alors que le PDG de Panzani a tenu des propos ouvertement homophobes. »
[9] « Le queerbaiting (littéralement « l’appât à queer ») peut être défini comme une pratique utilisée par des scénaristes ou des producteurs de médias pour attirer l’attention d’une audience queer via « des allusions, des blagues et des symboles homo-érotiques suggérant une relation non-hétérosexuelle entre deux personnages, qui est par la suite réfutée et dénigrée. »
[10] « Le queer coding (traduction littérale : « encodage queer ») est la pratique d’inclusion de signes ou de clichés queer dans la description ou comportement d’un personnage de fiction. Cela permet de donner l’identité sexuelle ou de genre d’un personnage sans l’expliciter. Cette pratique existe sur différents niveaux : de la plus subtile interprétation à la plus claire expression de l’identité du personnage. Le tout est que le nom de la sexualité ou du genre d’un personnage n’est jamais dit explicitement dans la série. » Par exemple, Scar dans Le Roi Lion, Ursula dans La Petite Sirène (inspiré du chanteur drag Glen « Divine » Milstead) ou encore Hadès dans Hercule …
[11] “The divorcing of Black people from the way that we talk is really just another way of liking what Black people do, but not liking Black people”
[12] Ce passage est une citation de la chanson Vogue de Madonna.
[13] J’ai préféré garder l’original, la VF officielle donne : « Mercedes est Black, je suis gay, la mode ça nous connait ».

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